Thursday, October 22, 2015

Compte-rendu, livre sonore: Luc Ferry, Mythologie

Livre sonore, Luc Ferry: Mythologie, Frémeaux et Associés, Paris, 2010, boîte de 4 CDs

       Introduction aisée à la mythologie grecque. On dit que chaque génération a besoin de sa propre exégèse des Mythes. Ainsi, le prof Ferry nous les présentent comme le dialogue inévitable et nécessaire entre Chaos et Ordre.

       Dans ses lectures enregistrées, le prof Ferry dissèque "le" mythe du dieu chaotique, Dionysus, dieu travesti, ivre, fou, violent, malin.. mais aussi inspiré, patron des arts, initiateur aux mystères de l'immortalité de l'âme.. Dieu à deux - ou plusieurs - visages par excellence!

                                                Bacchus (Dionysus) par Michelange
  
           Mais paradoxalement ce même Dionysus anarchique réside sur le Mont Olympe. Pourquoi ceci, étant donné l'amour - très évident - des Grecs pour l'ordre, pour l'harmonie de l'homme avec l'Harmonie Universelle? Il y a certainement un mystère - ou un enseignement - là-dedans..
  
           D'après le prof Ferry, les Grecs avaient l'intuition - géniale! - que le monde des hommes, notre monde, nos vies, ne pourraient exister sans le chaos et le désordre (sans, pourtant, nier les malheurs et l'injustice qu'ils infligent aux innocents). C'est tout à fait l'image que la science de la complexité nous montre..  par exemple, La Méthode du prof Edgar Morin.

           Sans l'aléatoire - les erreurs de copiage chez les chromosomes - la sélection darwinienne n'aurait rien de nouveau d'essayer, de sélectionner.. Le désordre, le chaos nous forcent à décider, choix irréversibles qui ferment à jamais des futurs avortés, non-choisis. Choix créateurs qui nous ouvrent sur des futurs nouveaux-nés qui n'existaient pas avant..

          Ainsi vu, ces mythes nous donnent à quoi réfléchir. Je tenais toujours une lecture "Nietzschéenne" (? pseudo-Nietzschéenne ?) de la "psychologie des profondeurs" des anciens Grecs. Selon cette lecture, les Grecs adoraient Ordre et Harmonie Cosmique et détestaient Chaos, Anarchie, Désordre. Platon, ainsi que les anciens textes sacro-philosophiques hindous, les Upanishad, comparait l'esprit à l'aurige, le corps au char et les passions aux chevaux. Il faut que l'aurige (l'égo) sache conduire ses chevaux (passions), sinon il risque la débâcle. 



         La formule est simple: les passions sont dangereuses et risquent toujours à faire irruption à nos dépens. Cela est vrai pour la vie individuelle, la cité ou le monde.

         L'hybris: terme difficile - démesure, orgueil arrogant, "pêché" mais surtout il a le sens primordial de "ne pas être à sa place". Ce concept tenait un rôle important dans le psyché grecque, dans le théâtre et la mythologie. Il n'avait pas, primordialement, le sens chrétien de "pêché". Pour les Grecs, l'important n'est pas l'attitude ni l'intention de la victime de l'hybris. Ce qui importe est le fait que l'acte hybrique désordonne l'harmonie universelle, celle instauré par les dieux à l'origine du monde. L'acte hybrique - même s'il est bien intentionné - nous écarte de l'harmonie voulue par les dieux. On tombe dans l'anarchie, des guerres, l'injustice. On dit que la victime de l'hybris n'est plus "à sa place". L'harmonie universelle est brisée parce qu'il y a des morceaux déplacés.

         En écoutant ces étranges contes j'étais frappé plusieurs fois par des analogies inquiétantes: Asclepius, ce démi-dieu patron des arts médicaux, déjouait la mort, rendant les hommes immortels comme les dieux eux-mêmes. L'ordre de l'univers est bouleversé: les hommes sont censés d'être mortels, les dieux immortels. "Les générations sont cofondues", leur succession naturelle est bloquée, les filles couchent avec leurs pères, il n'y a plus d'espace pour tout ce monde..

         Les dieux se fâchent voire s'effrayent. Le Roi des Ténèbres, Pluton (d'après son nom romain) se fâche parce qu sa "clientèle" est disparue. Il est à la foi le Roi de la Richesse Minérale de la terre et Souverain des Morts. Peut-être il est fâché parce qu'il manque la dîme des morts, les pièces d'argent déposées sur les yeux ou dans la bouche du mort. Cet argent était dû à Pluton pour le transport des âmes mortes à travers la rivière Styx aux enfers. Peut-être Pluton se fâche "sur principe": il n'aime pas que quelqu'un - pire un mortel! - dicte à lui, Roi immortel des Morts, les règles du jeu. Les mythes - il y a toujours plusieurs variantes - ne disent pas grand-chose sur la cause de sa colère.. 

          Même Arès, dieu de la guerre, allait plaider en nom de la compassion à Zeus que l'ordre de l'univers soit rétabli. Même si les hommes sont devenus immortels, ils restent des hommes. Ils continuent à faire la guerre. Mais les mutilés ne meurent plus, étant immortels, grâce à l'hybris d'Asclepius. Des humains atrocement mutilés continueront à souffrir donc, à jamais.

         Asclepius finit par être puni pour son hybris. Il meurt, oui, mais, peut-être en recognition des bénéfices pratiques de la médecine, il est apothéosé en être divin, la constellation Serpens - le serpent - animal qui, à nos jours, siège sur les art médicaux, sur le caducée des médecins. 

         
                                            L'apothéose d'Asclepius


            Enfin, je ne pouvais pas m'empêcher à penser à notre monde d'aujourd'hui.

            Qu'est-ce que nous faisons avec les organismes modifiés génétiquement? N'est-ce pas s'accaparer des pouvoirs des dieux, créateurs du monde et des êtres vivants? Par des avances médicales, nous permettons la plupart du monde à vivre jusqu'à 70, 75, 80.. ans - sans les inciter de faire moins de bébés. N'est-ce pas sortir du "cadre naturel", de perdre notre place dans l'échelle cosmique / écologique? N'est-ce pas l'hybris même d'Asclepius?

             Les hommes pensants du monde grecque penseraient que nous sommes énormément hybriques? Donc, notre punition sera le surpeuplement, l'épuisement de la terre nourricière.. (C'est un point sur lequel le prof Ferry insiste beaucoup: la "punition" des hybriques - le fruit amer du désordre - est toujours en rapport avec la nature de l'acte hybrique..)

               Peut-être nous voyons déjà des signes avant-coureurs?

 http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/09/30/la-terre-a-perdu-la-moitie-de-ses-populations-d-especes-sauvages-en-quarante-ans_4496200_3244.html

              Ce qui est plus surprenant encore, c'est le lien que les mythes grecques font entre le chaos et l'ordre émergent. Il n'est pas difficile d'y voir une intuition, assez profonde, des rôles complémentaires / contradictoires / symbiotiques du chaos et de l'ordre si bien décrits dans La Méthode. Les mythes, bien sûr, parlent la langue des poètes, non pas celle des philosophes mais le noyau intuitif - prélinguistique - est identique. Ce que La Méthode présente en arguments linéaires, circulaires, récursives, est présenté par les mythes en images, symboles, une trame narrative..

           Dans La Méthode on discute, on démontre, on analyse et synthétise. Dans les mythes on voit comme sur la scène d'un ancien théâtre grecque. Deux façons de saisir une vérité..

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