Thursday, November 5, 2015

Compte-rendu: Hervé Kempf: Fin de l'Occident, naissance du monde


Hervé Kempf: Fin de l'Occident, naissance du monde, Éditions du Seuil, 2013; 137 pages, références (en notes de chapitre) 

           Texte de réflexion, un peu controversé, concis, touffu, possiblement son meilleur livre à date.  (note1)

          La crise du réacteur de Tchernobyl a ouvert les yeux de Kempf aux défis écologiques que le monde fait face. Il devient journaliste environnemental au Monde. Son travail l'a conduit à une critique de fond du "Système" capitaliste mondialisé des grandes corporations multinationales. D'après Kempf, directement ou indirectement, ce Système est la racine de bien de nos malheurs actuels: changements climatiques, injustice sociale grandissante, dégradation de l'environnement naturel et extinction des espèces, l'essor de nouveaux fascismes et fanatismes religieux.. 
  
L'analyse. Au début les hommes ( ? et les femmes ? ) étaient égaux. La démocratie se pratiquaient - souvent du moins - dans les sociétés chasseur-cueilleur de l'âge de pierre. Survient la révolution agraire qui permettait l'accumulation des surplus de production. Ces surplus sont l'origine de la vraie inégalité des hommes: inégalité de l'accès au pouvoir et des ressources vitales (matérielles, culturelles). Ce sont les inégalités les pus dures, cruelles, durables.

           Suivant l'analyse d'Edgar Morin (Le paradigme perdu), la révolution agraire posait les bases de l'émergence éventuelle de L'État Impérial (ou Patriarcal) - note 2. L'État Impérial creusait plus profondément encore les inégalités entre hommes: esclavage, conquêtes militaires, prélèvements du tribut et transfert des ressources et richesse vers des métropoles prédatrices: Rome, Mexico.. 

          À long terme, l'État Impérial favorisait le développement  de la technologie aux fins guerrières (voire commerciales). Des connaissances spécialisées s'accumulaient. Au fil des siècles, la technologie, devenant de plus en plus sophistiquée et rusée, donnait naissance à la science (note 3).

             Vers le 17e siècle, la technologie (s'appuyant sur les besoins de la guerre coloniale et l'appât du commerce) a atteint une point de bascule. Une autre "révolution" s'est produite, dite "scientifique"  qui permettait l'Europe de l'emporter sur le reste du monde. Kempf prétend que cet essor se fondait sur l'exploitation des ressources et peuples du Tiers et Nouveaux mondes (et une partie de l'Ancien Monde, l'Afrique) récemment conquis..

          Nous vivons maintenant la fin de cette époque. Le Capitalisme moderne sorti de cette conquête du monde par les Européens est à bout de souffle. Les ressources non-renouvelables s'épuisent plus vite qu'on en découvre de nouvelles. La surpopulation nous guette, grâce même aux avances de la biologie et la médecine. La dérèglement de la "machine climatique" nous menace de la famine et le chaos géopolitique sur une échelle inouïe. Les inégalités économiques atteignent le point de conflagration (même sans tenant compte des dérèglements climatiques et écologiques).

            Le problème, selon l'analyse géniale de Kempf, se trouve dans la nature même de la société de (hyper-)consommation capitaliste mondiale. Le moteur de cette société est la consommation programmée afin de faire rouler la machine industrielle de plus en plus vite, ceci dans le but de maximiser les profits et richesse des dirigeants des multinationales (et les classes subordonnées à leur service: professionnels, savants, ingénieurs, techniciens, financiers..)

            Consommation programmée: Le monde doit être incité de consommer de plus en plus mais sans plus référence aux vrais besoins humains: nourriture, eau, abri, emploi, culture, sens de la vie, amitié, amour.. La ruse est d'associer consommation "ostentatoire" et rang social: plus on consomme, plus élevé est son rang. Et on l'a gobé tout rond. 




            Par la propagande (publicité, émulation), on attise le besoin - biologique, inné - d'accaparer le rang social qui nous est propre. Mais on l'attise à tel point qu'il devient maladif, pathologique: on n'a pas de "valeur" que par rapport à l'"infériorité" perçue de l'autre. Pire, cette "valeur se mesure en "unités" de consommation ostentatoire: mon auto est plus grande ou plus vite que la tienne donc je suis supérieur.. c'est évidemment un façon dégradée de voir le monde et vivre sa vie mais elle s'est peu à peu universalisée.. Ce système de "valeurs" pervers est sans doute rendu plus exigent par la dissolution des sources traditionnelles de valeur: famille, religion, tradition, culture local enracinant et métier (dans le sens noble du mot).  

                 Thar she blows! champs pétrolifère, Pennsylvanie, États-Unis, 19e siècle

          L'énergie pas chère, bon marché, fait rouler cette vaste machine d'enfer. Historiquement, le charbon était la première énergie bon marché d'utilisation massive (Révolution Industrielle) et plus récemment les gisements de pétrole faciles à forer. Le hic: les prix énormes du système industriel de production étaient repoussés sur les générations à venir et sur l'environnement: pollutions, destruction des habitats, troubles de santé, travail gênant, entassement urbain.. On ferme les yeux et l'esprit, on se réfugie dans la Pensée Magique: "quelqu'un trouvera la solution, la technologie nous sauvera!" Or, la terre n'en peut plus. Les gisements d'énergie faciles à exploiter s'épuisent, il y a trop de monde, l'agriculture industrielle détruisent les sols fertiles, le climat s'en va où l'on sait pas grâce à des émissions industrielle, individuelle et agricole des gaz à effet de serre. Le système capitaliste mondial, dit Kempf, est en crise. Il est brisé et trop brisé à réparer. Il nous faut un autre système - et vite..

          La "solution" sera de trouver - ou de créer - un nouveau (ou ancien) système de valeurs qui valorise d'autre chose que la consommation ostentatoire (et écologiquement suicidaire). Valeurs de communauté, de famille, de service, de mérite, de fierté de métier - anciennes valeurs redécouvertes. Il faut que les citoyens du Premier Monde acceptent à rentrer dans le rang, qu'ils acceptent - non! que nous exigeons - un partage plus égalitaire, sensé des ressources du monde. Que nous occidentaux commencions à vivre plus frugalement (pas nécessairement en partant d'une compassion universelle mais en voyant nos propres intérêts à long terme: quel monde léguerais-je à mes enfants et petits enfants?)

         Mais, je crois qu'on court contre la mort. Qui gagnera? On n'a pas l'impression que l'Occident va volontiers décider de partager et de vivre dans la frugalité! Les crises vont nous changer d'avis, certes. Mais.. sera-t-il alors trop tard pour renverser vapeur? 

         Ces questions m'ont hanté depuis bien des années. Kempf en a fait une analyse et synthèse intellectuelles admirables. Je recommande son livre à des jeunes gens qui commence à se poser de telles questions. Mais comment mettre ces idées en pratique, qu'elles commencent à porter des fruits dès maintenant. Comment poser les bases solides pour la nouvelle économie, quand l'énergie fossile bon marché s'épuise. Il me semble que la meilleur chose qu'on peut faire aujourd'hui est de travailler pour que nos communautés, les endroits où nous vivons, deviennent plus autonomes soit en gouvernance, soit en suffisance agricole. Je pense à des regroupements comme villes en transition qui font cette oeuvre déjà des années.

 http://www.transitionfrance.fr/

          Ce sont des pionniers de la nouvelle économie. Leur travail est, pour moi, moins romantique qu'il nous paraît. En établissant des îles de stabilité sociale, politique et économique, ces "villes en transition" serviront comme modèles à émuler pour les communautés avoisonantes et des appuis à l'État - donc, à l'ordre - local. Dans le monde nouveau qui est en train de naître - décentralisé, relocalisé, démondialisé - il faut surtout assumer la stabilité sociale, économique et politique des plus petites entités: municipalité, micro-régions, provinces voire petits pays. Si pourtant, on n'arrive pas à stabiliser des unités socio-économiques d'échelles intermédiaires, on tombera dans l'anarchie des chefs de guerre..

           Enfin, villes en transition s'entendent valoriser les interconnexions du monde actuel. En partageant l'expérience de leurs succès et des défis rencontrés, ils accélèrent l'éclosion de "communautés post-carbone". Dans ce contexte, la connectivité électronique ne sert plus comme agent homogénéisant, aplatissant du Système dominant mais comme stimulant à la créativité, à la recherche active de savoir faire alternatifs. Alternatifs à l'échelle humaine qui intègrent l'activité économique dans les cycles écologiques, qui ne détruisent ni épuisent la nature. On cherche de la technologie que sert à l'homme et non plus de l'homme. C'est à la fois rêve et exigence de ce temps de transition..

notes:

1- Hervé Kempf-wiki: https://fr.wikipedia.org/wiki/Herv%C3%A9_Kempf

2- Le Dr Morin préfère le terme société historique mais son usage est semblable (sans mettre l'accent sur le fait du patriarcat autant que je le fais).

3- La science est un émergent du noösphère - le "monde des idées" - spécifique à l'esprit humain (sur la planète terre, du moins..) et non-partagée avec d'autres espèces d'animaux terrestres. Il y a des animaux (primats, oiseaux) qui se servent des outils pour obtenir de la nourriture.

                          oiseau et outil de forage

 Mais c'est pas la science! La science sert des principes, des procédures - entités "mentales" - pour progresser en élaborant ces idées en système afin d'expliquer et d'exploiter systématiquement le monde physique. L'usage des outils par les animaux semblent plutôt conjoncturelle, contingent, opportuniste, spécifique à un contexte particulier.

             Sur le noösphère d'où sortent ou vivent nos idées:

http://www.scienceshumaines.com/la-nature-des-idees_fr_11716.html

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